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Pour ou contre le dégel électoral, les Calédoniens dans la rue par millier

Entre 40 000 et 60 000 Calédoniens ont afflué au centre-ville de Nouméa, ce samedi, répondant à l’appel de collectifs loyalistes ou indépendantistes. Deux manifestations distinctes pour une marée humaine venue défendre avec la même force des convictions et des visions du pays radicalement différentes. Témoignages au micro de notre partenaire Les Nouvelles Calédoniennes.

Texte et Photos Anthony Tejero, LNC

Ils n’ont pas le même drapeau, mais sont animés par une volonté commune : faire entendre leur voix jusqu’à Paris et peser dans les débats autour du projet de réforme constitutionnelle qui comprend l’épineux sujet du dégel du corps électoral. Un sujet qui divise profondément les Calédoniens, descendus par dizaines de milliers dans les rues de Nouméa, ce samedi. S’il est difficile d’avancer des chiffres précis, une chose est sûre : leaders loyalistes comme indépendantistes ont réussi leur pari en réunissant une foule impressionnante autour d’eux.

Mais au-delà d’un simple soutien ou opposition à l’ouverture du corps électoral, ces manifestants sont une nouvelle fois venus défendre deux visions différentes du pays : la défense d’une Nouvelle-Calédonie française chez les uns, le combat pour l’indépendance chez les autres.

Des élus loyalistes, dont Sonia Backès, en tête du cortège bleu – blanc – rouge.

Au départ de la marche impulsée par les élus Loyalistes-Le Rassemblement, une vague bleue-blanc-rouge s’est emparée de la place de la Moselle. En tête de cortège, du haut de ses 70 ans, Gisèle Diala brandit fièrement ses couleurs :  » Je suis là pour montrer que je suis une pure loyaliste à 100 % depuis le début car la France nous apporte beaucoup d’aides, martèle cette dame originaire d’Ouvéa. Sans elle, je suis sûre que je n’aurais pas la retraite que je touche aujourd’hui et je ne sais pas ce que je serais devenue à mon âge. Je ne vois pas pourquoi les indépendantistes refusent que des gens qui sont là depuis longtemps et même certains qui sont nés ici, puissent accéder au droit de vote. »


C’est le cas de Quentin, né en Guyane mais arrivé sur le Caillou avant l’âge de 1 an. « J’ai grandi entre Nouméa et Lifou et j’ai toujours vécu ici. Il faut que je puisse avoir le droit de vote un jour. C’est simple, soit j’exprime ma voix aux élections, soit j’arrête de payer mes impôts. On a aussi notre mot à dire, insiste ce mécanicien, qui marche entourés de nombreux amis venus le soutenir. Je suis content de voir qu’il y a autant de monde, on ne se sent pas seuls dans ce combat. Je n’ai pas choisi de grandir en Nouvelle-Calédonie, mais dorénavant ma vie est ici et je descendrai dans la rue autant qu’il le faudra pour le dire. On ne lâchera jamais et on n’a pas peur. »

« La France nous apporte beaucoup »

Parmi les participants, de nombreux jeunes ont également tenu à faire le déplacement. À l’image de Brad, 19 ans : « Je viens soutenir la cause pour l’avenir de notre pays. Sans la France, on serait en chute libre. Nous devrions tous avoir les mêmes droits, c’est aussi notre île, insiste ce lycéen né sur le Caillou, originaire de Wallis. Je comprends la lutte, voir la colère de certains par rapport à la colonisation forcée qu’ils ont dû subir. Mais aujourd’hui, il faut être réaliste. La France nous apporte beaucoup et sans elle nous n’aurions pas tout ce que l’on a, notamment pour les jeunes, pour les étudiants, etc. »


À quelques encablures de là, les couleurs de la Kanaky se sont emparées de la place de la Paix, où une foule compacte écoute discours et prises de parole. Pour de nombreux participants, être ici est avant tout un « devoir ». « Je suis là pour défendre mes convictions et ma vision. On a un flux de population constante, venu de nombreuses communautés, qu’on accueille volontiers, mais dont le vote vient édulcorer notre voix lorsqu’il faut prendre des décisions importantes pour le pays, estime Julien, 40 ans, qui ne se dit pas pour autant fermé à toute ouverture du corps électoral. Comme je suis parti faire mes études en France, j’ai dû me battre, de retour ici, pour ne pas perdre mon droit de vote alors que je suis de statut coutumier. Je vois bien que ce n’est pas parfait. J’ai une vraie compassion pour les gens qui ont fait leur vie ici et n’ont pas ce droit. Et bien sûr, je suis favorable à ce que tous les natifs, tous bords confondus, puissent voter. Mais dix ans glissants, je suis désolé, je trouve que c’est trop court. »

Assise à l’ombre d’un niaouli, Valérie a quant à elle fait le déplacement depuis Koné pour peser dans ce « combat » contre le dégel du corps électoral : « Cela va nous rendre encore plus minoritaires qu’on ne l’est déjà dans notre pays. On a peur que le peuple kanak soit noyé dans la masse. Est-ce une stratégie pour nous faire disparaître ? interpelle cette mère de famille, qui appelle l’ensemble de la classe politique locale à se remettre autour de la table.


« Les gens se radicalisent et ça m’effraie »

« Je suis de la génération où on a grandi après les Événements dans la paix et tous ensemble, poursuit-elle. Mais là, les élus sont dans la provocation permanente dans les deux camps et les gens se radicalisent. Ça m’effraie. On aura jamais les mêmes opinions politiques, alors ça ne sert à rien de diviser encore plus la population. À notre âge, on arrive à se maîtriser en général, mais les jeunes, eux, n’ont peur de rien. Et les réseaux sociaux n’arrangent rien. »

Sur la place, la jeunesse n’est en effet pas en reste, et le message est on ne peut plus clair. « On ne veut plus se faire encore une fois marcher dessus. Ce dégel du corps électoral est une nouvelle façon de vouloir contrôler le peuple kanak, mais on est là, glissent Marie, 23 ans et Elsa, 24 ans, originaires du Nord. On ne se reconnaît pas dans les valeurs de la France, mais dans celles de Kanaky. Et c’est pour ça qu’il y a autant de jeunes dans ces mouvements : pour que le combat de nos vieux et tout le sang qui a coulé n’aient pas été vains. »